
Nous reproduisons ci-dessous un intéressant article du Film Français portant sur le doublage du film La Peau (La Pelle, Liliana Cavani, 1981), qui a pour particularité de comporter des dialogues en italien et en anglais. On regrettera néanmoins que dans la dernière phrase, un rapprochement malheureux puisse assimiler le doublage à des « horreurs ».
Un film récent a mis sous les projecteurs le problème du multilinguisme au cinéma : Inglourious Basterds (Quentin Tarantino, 2009). A ce sujet, on pourra lire, en anglais, un billet de blog intitulé Tarantino on language and translation.
Interrogé au festival de Cannes en mai 2009, Tarantino déclarait : « Doubler ce film n’aurait aucun sens puisque le fait qu’on y parle plusieurs langues est crucial. Comment doubler Christopher Waltz quand il dit ‘Et maintenant, parlons en anglais’ ? […] Il n’est pas question de sortir [Inglourious Basterds] doublé aux Etats-Unis. Le problème pourrait venir des pays européens comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne qui ont l’habitude de doubler les films. Nous ne savons pas encore. Il va falloir parler. » (Première n°390, août 2009)
Notons qu’Inglourious Basterds est sorti en version doublée dans notre pays, alors que la France est étonnamment absente de cette énumération des pays ayant une grande tradition de doublage ! Un article sur le doublage français du film est d’ailleurs prévu pour un prochain numéro de la revue canadienne Meta (vol. 55, n°4 : « De la localisation à la délocalisation : le facteur local en traduction », sous la direction de Nicolas Froeliger et Jean-René Ladmiral). Cette étude est due à Nolwenn Mingant, dont les recherches portent sur les stratégies d’exportation du cinéma hollywoodien (voir son ouvrage Hollywood à la conquête du monde, paru cette année).
En Italie, Inglourious Basterds a également été diffusé en version doublée : on pourra lire une critique du doublage du film tel qu’il a été diffusé dans ce pays, en italien ou en anglais.
Enfin, signalons deux articles universitaires disponibles en ligne et consacrés au doublage des films multilingues :
- Christine Heiss, Dubbing Multilingual Films: A New Challenge?, Meta vol. 49, n°1, avril 2004.
- Michela Baldo, Dubbing multilingual films, inTRAlinea, Special Issue: The Translation of Dialects in Multimedia, 2009.
Natacha Nahon et la tour de Babel
Ange-Dominique Bouzet
Le Film Français n°1877, 20/11/81, p.4.
La Peau, c’est le choc de deux cultures : la rencontre des GI’s et de Naples, de l’armée la plus hygiénique de la terre avec la plus païenne, la plus sordide et la plus baroque des cités méditerranéennes, sur fond de guerre, de misères et d’atrocités. Babylone et Babel réunies. Le film tiré de ce roman « à images », Liliana Cavani l’a voulu, comme dans la réalité, fondé sur l’affrontement des langues : dans la version présentée à Cannes, les Américains parlaient américain et les Italiens italien. Et tous étaient sous-titrés…
Mais les impératifs commerciaux de l’exploitation cinématographique s’accommodent mal du sous-titrage. Voilà pourquoi Natacha Nahon (qui avait déjà « doublé » Portier de nuit et Au-delà du bien et du mal) s’est retrouvée un jour dans les bureaux de Gaumont avec les responsables français du lancement de La Peau, pour étudier la meilleure façon de doubler le film tiré du roman de Malaparte. Mission un peu douloureuse. Et passablement problématique sur le plan pratique : comment faire ? Doubler une seule langue ? C’est la solution qui aurait le mieux respecté l’affrontement des caractères nationaux. Mais quelle langue doubler ? L’anglais ? Difficile pour l’identification des spectateurs. L’italien ? En laissant les dialogues américains en américain et en les sous-titrant ? Vérification faite, texte en mains, ils constituaient 70% du contenu du film. Faire une version dite doublée, qui aurait compris 70% de sous-titres… c’était mathématiquement impossible ! Confrontés au même problème, les Italiens, en Italie, avaient opté pour la langue unique. On décida donc, finalement, de s’aligner sur leur exemple en confectionnant une version « toute française ».
Anachronisme supplémentaire : le rôle de Malaparte, qui est censé tenir les fonctions d’interprète entre Américains et Italiens. « En italien, explique Natacha Nahon, on peut jouer sur les accents régionaux pour différencier les personnages. En français, c’est beaucoup plus artificiel et délicat. Nous avons eu la chance d’avoir Marcello Mastroianni qui se doublait lui-même, ce qui donnait déjà une ‘couleur’ authentique au personnage de Malaparte. Nous avons joué sur la diction, sur la caractérisation sociale des autres rôles. M. Eduardo, le mafioso à la napolitaine, est incarné par un acteur à accent, justement : un Français d’origine arménienne, qui ‘fait la blague’, comme on dit dans le doublage ; les scènes qui l’opposent à Malaparte et à Lancaster étaient les plus paradoxales à doubler et en même temps, les plus intéressantes à exploiter. Car, en fait, Mastroianni ne traduit pas ‘littéralement’ ce que disent ses compagnons, il biaise, il triche, il gagne du temps. Et ça, on peut le rendre, en français : on met parfaitement en valeur le côté ‘roublard’ de la scène et de ses protagonistes ! »
Natacha avoue cependant que doubler La Peau, quand on aime et le cinéma et la littérature, ça met un peu mal à l’aise ! « C’est le cas exemplaire et limite qui montre à quel point un doublage, quel que soit le soin qu’on y apporte, ne sera jamais qu’un doublage ! »
Mais réaliser des prouesses dont on ne sait si ce sont des miracles ou des horreurs, n’est-ce pas, aussi, le sujet de La Peau ?
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